La mission des agents de protection rapprochée qui protègent les journalistes face aux "gilets jaunes"

"Dès que ça commence à chauffer, j'évacue" : Depuis le début de la mobilisation et la multiplication des agressions à l'égard des reporters, la présence de ces agents s'est généralisée. Eux-mêmes pris pour cible, ils racontent la façon dont ils travaillent.

"Attention, ils tirent au flash-ball. Attention, ils chargent, faites gaffe." Nous sommes le 12 janvier place de l’Etoile, à Paris, et Jacques talonne une équipe de journalistes originaires des Pays-Bas. Comme la majorité des reporters qui couvrent les rassemblements des "gilets jaunes", ils bénéficient d’une protection rapprochée. Jacques, 59 ans, en a vu d’autres. Cet ancien officier de l'armée israélienne a travaillé 18 ans pour la sécurité de l'ambassade d'Israël dans le monde entier. Et il a assuré la protection de journalistes de la BBC ou de CNN lors des intifadas à Gaza. "Là, ça tirait à balles réelles." Le "bodyguard" confie toutefois être surpris de la violence observée lors des récentes manifestations en France : "J'ai beaucoup de mal à comprendre que ça puisse aller si loin."

Ce n'est pas la première fois que les rédactions font appel à des agents de protection rapprochée (APR) pour assurer la sécurité de leurs journalistes. Cette pratique est fréquente lors des célébrations de la Saint-Sylvestre et elle s'est accélérée avec les manifestations contre la loi Travail en 2016 ou encore l'évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en avril 2018. Mais avec la multiplication des agressions de journalistes depuis le début du mouvement des "gilets jaunes", l'expérience s'est généralisée.

Un agent de protection par journaliste

A France Télévisions, le dispositif est monté en puissance : ce n'est plus un agent mais deux qui accompagnent un binôme de journalistes. Idem à BFMTV, qui affecte un agent par personne envoyée sur le terrain, leur nombre pouvant aller jusqu'à trois. "Le domaine de la protection n'est plus réservé aux stars", souligne Eric, 28 ans, près de dix ans d'expérience dans le secteur.

"Aujourd’hui, on intervient dès qu’il y a des situations de crise, dès qu'il peut y avoir atteinte physique à la personne."

-Eric, agent de protection, 28 ans.

Pour la seule journée du samedi 12 janvier, plusieurs reporters ont été violemment pris à partie et parfois frappés. A Toulon, deux journalistes vidéo de l'AFP ont été menacés alors qu'ils filmaient des échauffourées, avant de trouver refuge dans un restaurant. A Marseille, une journaliste vidéo de France 3 et deux photographes ont été insultés et empêchés de travailler. A Toulouse, une journaliste de La Dépêche du Midi, insultée et menacée de viol par des "gilets jaunes" encagoulés, a porté plainte. A Pau, un journaliste pigiste a lui reçu un coup de pied à la jambe.

Les agents de protection sont eux aussi pris pour cible. A Paris, l'un d'entre eux, qui accompagnait un vidéaste de l'AFP, a reçu des coups de matraque de la part des forces de l'ordre. A Rouen, un agent qui accompagnait une équipe de LCI a été roué de coups alors qu'il était à terre et a eu le nez fracturé.

"Je suis ses yeux"

Pour assurer la sécurité de leurs "clients", ces silhouettes agiles les "marquent à la culotte", notamment le caméraman. "Je le prends par les hanches et je le guide", explique Nasser. "Il a l'œil dans l'objectif et ne voit pas ce qu'il se passe autour de lui. Je suis ses yeux", complète Jacques.

Je tiens le caméraman par son sac à dos ou sa capuche. Lorsque je tire un peu plus fort, ça veut dire 'on recule'.

- Jacques, 59 ans, agent de protection

Les deux agents soulignent l'importance du "dialogue" avec l'équipe et le respect des consignes expliquées au préalable.

Car la première mission des APR est l’observation, pour anticiper le danger. "Les journalistes sont pris entre deux feux, les 'gilets jaunes' d'un côté, les forces de l'ordre de l'autre", relève Jacques. Selon l'ancien militaire, la situation devient dangereuse lorsque policiers ou gendarmes confinent les manifestants. "C'est une cocotte-minute et des projectiles en tout genre commencent à voler. Trottinettes, mobilier urbain, boules de pétanque, tubes d'échafaudage en guise de javelots, pavés, boulons…"

Les agents doivent aussi éviter les attroupements de manifestants autour de leurs journalistes, qui risquent de dégénérer. C'est ce qui est arrivé à Eric, qui sécurisait une équipe de journalistes de France Télévisions à Bourges samedi 12 janvier. "On s'est retrouvés coincés dans une rue au milieu d'un groupe de casseurs. Les reporters sont devenus des cibles", raconte l'agent âgé de 28 ans. Les insultes ont fusé, suivies par des jets de bouteilles et de pierres. "Ça atterrissait sur mon dos", explique Eric, qui protégeait le caméraman.

Des agents en mode "low profile"

"Dans ces situations, il faut rester humble et calme", précise l'agent. Pas besoin d'être une armoire à glace, au contraire. "Un agent mastoc qui fait 2 mètres, ça ne sert à rien, ça aggrave même la situation", estime Nasser. A l’inverse de leurs collègues de la sécurité privée postés à l'entrée de bâtiments, et dont la carrure peut être dissuasive, les agents de protection doivent évoluer en mode "low profile" (profil bas), pour éviter d'attirer l'attention. Dans une profession encore très masculine, "les profils féminins sont recherchés pour leur discrétion", indique Valérie, une agent de 48 ans qui travaille notamment pour BFMTV.

"Le fait d'être une femme attire moins l’attention, confirme Sophie, une ancienne sportive de haut niveau qui a assuré la sécurité de journalistes du service public à Paris, Marseille et Toulon. Moi je ne suis jamais repérée, à part quand je suis reconnue pour mon ancienne profession, ce qui inspire plutôt le respect."


Article écrit par france info.