Les 7 faiblesses de la sécurité privée

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Le marché de la sécurité privée qui pourrait sembler bien se porter en raison de l’évolution de son chiffre d’affaires et de son expansion vers de nouveaux domaines d’activité apparaît nettement mal en point. On peut relever les problèmes suivants :

1. La faiblesse intrinsèque de la surveillance humaine et son malaise

A y regarder de plus près, le gardiennage, la surveillance humaine est nettement le premier secteur d’activité de la sécurité privée. Or c’est celui qui est le plus en difficulté.
On peut lui associer des activités très voisines, comme l’intervention sur alarme ou la surveillance aéroportuaire, le chiffre s’élève à 2,7 milliards d’euros. Et si l’on rajoute aussi toutes ces micro-entreprises qui apparaissent et disparaissent chaque année, qui opèrent dans le gardiennage, on arrive à 3 milliards d’euros, soit 1/6 de l’ensemble de la profession. A côté de cette activité, on peut lui en associer d’autres plus anciennes encore, telle la sécurité incendie.

Les activités plus récentes, en quelque sorte modernes, qui sont sans doute une des conditions de possibilité de développement de ce secteur peuvent se conjuguer avec ces activités traditionnelles, telle la sécurité électronique, qui monte en puissance assez rapidement, avec toute l’industrie des alarmes, de la vidéosurveillance. Parmi elles, la seule sécurité électronique pèse environ 36 % du marché total de la sécurité privée.

Malgré cet apport, une des faiblesses de la profession concernant le gardiennage renvoie à sa très forte évolution de son chiffre d’affaires suivant la conjoncture, les menaces. Si l’ensemble de la profession est dépendant de facteurs exogènes, le gardiennage l’est encore plus. On remarque des amplitudes de croissance ou de décroissance qui sont assez fortes. Puisque par exemple, en 2 ans, entre 2002 et 2004, la profession est passée de +13 % à 0 % de croissance, ce qui est une amplitude très forte et une difficulté de s’adapter à ce type d’évolution. Les raisons sont multiples : l’évolution des menaces et une guerre des prix, qui intervient épisodiquement, mais de façon assez récurrente quand même, avec des hauts et des bas plus ou moins forts, suivant la conjoncture, suivant la difficulté que rencontrent les sociétés, et notamment au niveau financier, puisque les sociétés de gardiennage ne se portent pas très bien. On voit une évolution entre 2002 et 2006 : une très nette décroissance de la rentabilité jusqu’à 2005, avec une petite amélioration en 2006. L’avant-dernière ligne montre que la moitié des sociétés de gardiennage seulement sont rentables en 2002, contre 40 % en 2005. Donc 10 % d’entreprises ont été fragilisées en 3 ans seulement, avec des sociétés en perte, juste à l’équilibre financier, ou carrément en faillite. Puis en 2006, la tendance s’est un peu inversée : on voit une amélioration de la rentabilité des sociétés. Il faut dire que la rentabilité moyenne nette d’une société de gardiennage est très faible : c’est de l’ordre de 1 %. Donc le moindre événement (réforme, augmentation des charges) peut avoir des conséquences assez lourdes sur l’ensemble de la rentabilité d’une entreprise.

Quelles sont les raisons de la morosité qui existe sur ce marché ? Première évidence : il y a un très grand nombre d’acteurs. Personne ne sait combien il y a de sociétés privées en France. Probablement 6000 sociétés de gardiennage en France et à peu près 1000 à 2000 sociétés hors gardiennage. Il y a donc un flou important sur la physionomie de ce marché, ce qui contribue à l’image un peu détériorée de la profession. Sur ces 6000 sociétés de gardiennage, il y en a à peu près 1000 ou 1500 qui se créent chaque année et 1000 ou 1500 qui meurent. D’ailleurs, ce sont souvent les mêmes, elles ne vivent pas très longtemps pour certaines. Il y a donc une guerre des prix très préjudiciable pour la profession, et bien sûr, cette guerre des prix devient plus forte lorsque la conjoncture est mauvaise. Sans compter les problèmes liés à la sous-traitance avec sa cascade de délégations et de dilution des responsabilités en cas de litiges.

Cette guerre est sans doute la principale cause du malaise. Une partie significative des sociétés de gardiennage, et uniquement celles-là, est en marge de la loi. Par la force des choses, certaines sociétés ont une moralité assez élastique, parce qu’elles sont un peu prises à la gorge, et il suffit d’avoir des dérapages au niveau de sa rentabilité, et certains entrepreneurs peu scrupuleux ne déclarent pas leurs salariés, se livrent à différentes pratiques pour conforter leurs marges.

Les dérapages sont parfois provoqués par l’inadaptation des règlements. Par exemple, les délais excessifs d’attente en Préfecture conduisent souvent les entreprises à se passer de l’extrait n°2 du casier judiciaire, pourtant obligatoire, des candidats qu’elles recrutent. Mais à l’opposé des lourdeurs administratives, et paradoxalement, le marché souffre aussi d’un manque de centralisation, notamment pour les questions de droit du travail. Ainsi, le système d’enregistrement des agents de sécurité aujourd’hui régionalisé permet à un individu de travailler dans plusieurs entreprises en même temps, dans des départements différents : c’est le phénomène, assez banal, de pluri embauches qui permet par ailleurs à ces employés d’accepter de faibles salaires de la part de chacune de ces entreprises.

Il est difficile de dire quelle est la proportion d’entreprises de gardiennage qui sont dans cette situation de moralité douteuse. Cela fait certainement moins d’un cinquième des entreprises mais elles font peser une suspicion injustifiée sur l’ensemble de la profession. Les entreprises sérieuses en pâtissent et la demande de moralisation est devenue une exigence.

L'ACOSS, Caisse nationale du réseau des Urssaf, a relevé une fraude importante dans la sécurité privée en 2014. Avec un taux national de fraude détectée de 29% des entreprises, ce secteur présente un taux de procès-verbaux et de redressement très élevés.
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2. Manque de financement chronique

Une autre faiblesse de cette profession, c’est un manque de financement chronique. C'est-à-dire que les banques ont été très frileuses pour financer le développement des sociétés de sécurité, que les managers n’ont pas toujours la vision stratégique et les appuis nécessaires par exemple pour faire des alliances stratégiques, s’introduire en bourse, obtenir des financements. Cela a été très préjudiciable au développement de la sécurité privée.

3. Manque de réactivité technologique et management peu compétent

La sécurité privée est un monde encore trop clos, insuffisamment ouvert sur les nouvelles technologies, et cela alors que les demandes des clients appellent ces mises à niveau. Et, pour une grande part, s’agissant des entreprises françaises, quand bien même la volonté est là, les financements nécessaires le permettent mal.
Le recrutement est l’une des clefs de ce malaise. Une grande partie des entreprises n’ont pas l’encadrement adéquat avec une formation suffisante pour répondre rapidement aux évolutions technologiques et mettre en œuvre un marketing efficace. Bien souvent, les dirigeants d’entreprises de sécurité privée n’étaient pas des gestionnaires. C’étaient des techniciens, des personnes issues des services publics, comme les forces de l’ordre, pompiers, etc., donc des personnes qui avaient des compétences, mais pas forcément dans le domaine de la gestion. Nous assistons cependant à quelques réajustements et nettes améliorations. L’une des grosses lacunes de la profession de la sécurité privée renvoie à ces possibilités de recrutements. La profession souffre d’un manque d’attraction et lorsqu’elle attire des individus, ce sont souvent des personnes à faible qualification. Il est difficile – surtout avec des salaires peu élevés – d’attirer des jeunes diplômés dans cette profession. Or, les besoins sont, notamment dans le secteur de la surveillance humaine, de 25 000 à 30 000 personnes.

4.Le double rôle de l’Etat

L’Etat intervient comme acteur fournisseur de normes et client. Nous avons déjà vu son acteur dans le système de normes. Client, il joue les entreprises publiques qui pèsent très lourd sur le marché, puisqu’elles représentent 1/3 de la demande et quand il est un client des entreprises privées, il est assez peu attractif et paye peu les prestations dont il a besoin.

5. Arrivée d’intervenants multiservices et multi-techniques qui ne jouent pas selon les mêmes règles et ouvrent une concurrence efficace au secteur traditionnel de la sécurité humaine

On assiste à l’arrivée de nouveaux intervenants sur le marché, comme les sociétés de « facility management » qui concurrencent de plus en plus les entreprises de sécurité, surtout de sécurité humaine, notamment le gardiennage. Nées au début des années 80 aux États-Unis à la demande des grandes entreprises qui préfèrent externaliser certaines de leurs anciennes fonctions consacrées aux services généraux et immobiliers, puis développées dans les pays développés. Ces concurrents ont massivement investi dans les sociétés de gardiennage. Et leur activité est fortement créatrice de valeur ajoutée. Entre 2002 et 2014, leurs parts de marché ont doublé puisqu’ils représentaient 7 % du marché en 2002 et 14% en 2014.

Or, ces sociétés n’ont pas les mêmes critères de gestion, de recrutement, de financement que les sociétés de sécurité privée qui se trouvent désavantagées, avec des coûts plus importants, une capacité plus faible de marketing, et des obligations éthiques et un contrôle plus forts.

6. Concurrence de sociétés de télécoms et de service informatique, avec la montée en puissance de la sécurité électronique.

Ce sont là des acteurs très dynamiques aux moyens financiers très puissants, qui développent des activités à forte valeur ajoutée sur des secteurs qui sont et seront plus encore en forte progression.
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7. Concurrence internationale et normes anglo-saxonnes.

Dans les années 1990, il y avait surtout des intervenants nationaux, régionaux, et la demande était très locale. Or, le marché s’est globalisé. Il est devenu plus national et la demande s’est élargie. Les capitaux étrangers ont massivement investi en France. Les entreprises françaises, ont été déstabilisées par cet investissement massif et, en contrepartie, il n’y a guère de sociétés françaises ayant une taille internationale sur le marché de la sécurité privée.
En 10 ans, nous avons assisté à un changement radical au niveau de la structure des entreprises. En effet, en 1998, l’entreprise Proteg, qui était le leader du gardiennage a été rachetée. Ce leader essayait de donner le ton en matière de surveillance humaine. En quelques années, les firmes étrangères ont pris d’assaut le marché. . La part de marché des firmes étrangères est très forte suivant quelques créneaux. En matière d’alarmes, dans les années 1990, le marché dominé par les firmes étrangères était très marginal. Or, aujourd’hui, la courbe s’est inversée, les sociétés étrangères sont en position de domination. En matière de sûreté aéroportuaire, les groupes étrangers ont pris le dessus. Il en est de même de la sécurité électronique en général, puisque tout ce qui est télésurveillance, vidéosurveillance, est largement aux mains des firmes étrangères.
Néanmoins, depuis le début des années 2000, ce processus de pénétration a été un peu freiné dans le domaine de la sécurité humaine, sans doute car les résultats n’ont pas été à la hauteur des ambitions des acquéreurs et les espoirs de forte valeur ajoutée, en raison même de la concurrence et de la montée des coûts, se sont envolés.
Ajoutons que de nombreuses sociétés internationales ont rencontré beaucoup de difficultés pour intégrer des structures souvent complexes dont la culture était différente. Toutes celles qui sont arrivées n’ont pas réussi à conserver ou à se développer sur le marché français, comme l’espagnol Prosegur, le britannique G4S, l’américain DT Tyco, qui ont fait des rachats massifs dans les années 1990 ou 2000 et qui ont eu de grosses difficultés financières. Certaines ont même dû céder quelques filiales lourdement déficitaires.
La domination des normes, à l’origine souvent anglo-saxonnes, favorise pour une part le jeu de certaines entreprises... anglo-saxonnes. A travers ces entreprises, ce sont des modes de fonctionnement étrangers qui s’imposent peu à peu. Et ces modes de fonctionnement déterminent à leur tour les normes de qualité (type AFNOR en France, CEN en Europe ou ISO au niveau international) comme les normes imposées par la loi. En effet, les normes de qualité sont élaborées consensuellement par les entreprises elles-mêmes, par l’intermédiaire de multiples commissions d’experts. Or, le travail de ces commissions s’étendant sur plusieurs années, seules les plus grosses entreprises ont les moyens de s’y faire représenter régulièrement, et par ce biais peuvent imposer leurs standards. D’un autre côté, lorsque l’Etat cherche à imposer un mode de fonctionnement ou une qualité minimale à la production des entreprises, il s’appuie souvent, par économie, sur les normes existantes. Dans les deux cas, il est donc à craindre que les standards anglo-saxons ne s’imposent de fait dans le marché de la sécurité et que les entreprises françaises, sinon les spécificités françaises n’y puissent survivre.

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source: "Le marché de la sécurité privée en France" Rapport Institut National des Hautes Etudes de Sécurité et de la Justice -INHESJ